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La triple comptabilité

La comptabilité multi-capitaux aussi appelée comptabilité triple capitaux, distincte de la comptabilité traditionnelle, se fait de plus en plus connaître par les professionnels de la finance. Certaines entreprises voient en elle un outil de communication de la valeur créée par une entreprise. D’autres y voient un outil de transformation pour répondre aux problématiques actuelles auxquelles nous faisons tous face. Mais qu’est-ce que la comptabilité multi-capitaux et à quoi sert-elle ? Comment aide-t-elle les entreprises à mieux communiquer et à mieux se piloter ?

Qu’est-ce que la comptabilité multi-capitaux ?

La comptabilité multi-capitaux n’a pas aujourd’hui de définition claire et précise. C’est une comptabilité multi-performance, c’est-à-dire qu’elle prend en compte la performance environnementale et la performance sociale, qui ont alors autant d’importance que la performance financière. Généralement, les modèles de comptabilité multi-capitaux visent à déterminer la valeur financière créée ou détruite par une entreprise sur la société et son environnement.

Malgré les similitudes avec la comptabilité traditionnelle, il ne faut pas confondre la comptabilité multi-capitaux avec les reportings de développement durable, les rapports intégrés optionnels. Il ne faut pas non plus l’appréhender comme un outil permettant de déterminer ses performances sociales et environnementales.

Concrètement, de quoi parle-t-on ?

Le capital financier n’est plus le seul capital que l’entreprise va chercher à maintenir et à développer. L’origine de la comptabilité dite « multi-capitaux » est associée à l’apparition du terme « triple bottom line » par l’auteur et entrepreneur John Elkington en 1997. S’alignant avec les trois piliers du développement durable du rapport Bruntland de 1987, il y propose d’indiquer la performance globale de l’entreprise autour de trois thèmes : l’humain ou le social (« people »), l’environnement (« planet ») et l’économique (« profit »).

Il s’agit alors d’évaluer la valeur créée ou détruite par l’entreprise via ses activités autour de ces trois thèmes. Il est à noter que la partie économique n’est pas réduite à la performance financière mais est évaluée en termes d’apport économique pour la société.

D’autres facteurs de création ou de destruction de valeur des entreprises, ont également été pris en compte au fil des années. Aujourd’hui, les modèles regroupent 6 principaux capitaux :

  • Capital naturel : ensemble d’actifs produisant des ressources naturelles qui peuvent ensuite être utilisées pour la production de biens et services pour les populations.
  • Capital social : les relations d’une entreprise envers ses parties prenantes, son réseau d’acteurs et la qualité de ses relations avec ses fournisseurs, ses clients, etc.
  • Capital humain : ensemble de facteurs favorisant la santé, des connaissances, des compétences et de la motivation des salariés de l’entreprise.
  • Capital financier : c’est le montant financier (ou d’argent) de l’actif net de l’entreprise (actifs nets diminués des passifs), capital que l’on retrouve adopté par la plupart des entreprises.
  • Capital manufacturier : ensemble de facteurs techniques de l’entreprise, comprenant ses outils industriels, ses machines, etc.
  • Capital immatériel (ou intellectuel) : élément constitué par les informations et connaissances détenues, et ayant une valeur positive, par une organisation. En 2015, plus de 80% de la valeur boursière des entreprises était liée au capital immatériel[1] avec le développement du secteur des services ou des nouvelles technologies.

[1] Voir un papier de recherche sur le capital immatériel, présenté dans le cadre des 8e Etats Généraux de la recherche comptable de l’Autorité des Normes Comptables (ANC) – en introduction

Figure 1 : Les cinq capitaux du Forum for the Future en 2009

Pourquoi on en parle ?

En l’absence actuelle d’une législation internationale harmonisée pour répondre aux urgences sociales et environnementales, de nombreuses entreprises souhaitent assurer leur avenir en devenant plus soutenables. Non seulement ces problématiques rendent incertain l’avenir de certains secteurs (comme celui des énergies fossiles), mais elles se traduisent également en risques financiers qui inquiètent les investisseurs (respect des droits humains, travail illégal…).

Alors que la législation européenne exige au travers de la taxonomie verte davantage de transparence de la part des investisseurs vis-à-vis des entreprises qu’ils financent, le reporting extra-financier des entreprises est d’autant plus attendu par les investisseurs.

Il existe également une volonté croissante de la part des entreprises pour :

  • montrer la valeur qu’elles créent pour la société et mettre en avant ce que leurs activités apportent à la société qui ne se retranscrit pas toujours par une performance financière ;
  • justifier régulièrement par le biais d’outils de mesure l’atteinte de leurs objectifs sociaux ou environnementaux (exigé par le nouveau statut de société à mission, apporté par la loi PACTE en 2019) ;
  • apporter à ces entreprises une sorte de boussole, un tableau de bord, les aidant à gérer et piloter leurs activités dans la bonne direction.

Qu’est-ce qu’on en dit ?

Depuis les années 1970, les professionnels de la comptabilité et de la finance s’intéressent à de nouveaux modèles de comptabilité pour inclure les externalités d’abord négatives puis également les positives d’une organisation envers la société. La recherche s’est aussi emparée du sujet : plusieurs pionniers parmi lesquels Rob GRAY et Jan BEBBINGTON à l’international ainsi que Bernard CHRISTOPHE et Nicolas ANTHEAUME en France.

Aujourd’hui, la comptabilité multi-capitaux est traversée par plusieurs débats :

  • L’écart croissant existant entre la valeur comptable d’une entreprise et sa valeur de marché(i.e. savoir-faire de l’entreprise, de son expérience et/ou des relations intéressantes avec ses parties prenantes).
  • Deux notions de capital qui s’affrontent : le capital peut être vu comme un actif (une ressource que l’entreprise possède et peut consommer) ou comme un passif (élément du patrimoine de l’entreprise ayant une valeur économique négative que l’entreprise contrôle et qu’elle doit alors chercher à maintenir et à protéger).
  • La monétarisation, consistant à donner une valeur monétaire à des données physiques sociales et environnementale (par le biais de coûts de préservation ou de remédiation par exemple), est largement utilisée puisqu’elle facilite l’expression des résultats par un langage monétaire partagé. Or, cette méthode de valorisation peut fortement varier d’un modèle à l’autre et montrer des résultats très différents (cf. Nicolas ANTHEAUME, 2004).
  • Certains modèles substituent des capitaux à d’autres afin d’obtenir une performance globale nette positive. Par exemple un capital naturel dégradé sera compensé par un « bon » capital humain ! Dans ce cas, la soutenabilité du modèle proposé est « faible ». Pour d’autres, une soutenabilité forte exige que chaque capital soit étudié individuellement et sans compensation.
  • La temporalité peut être différente selon le capital analysé. Une question centrale : l’analyse de la performance multi-capitaux doit-elle se calquer sur l’exercice comptable annuel ou prendre en compte des temporalités plus larges lorsqu’on mesure son impact sur la biodiversité à l’échelle de 20 à 30 ans par exemple ?

Malgré ces différents débats, un consensus existe aujourd’hui entre le monde académique et les professionnels pour créer un nouvel outil de comptabilité intégrant l’environnement et la société pour aider les organisations à mesure et piloter leurs impacts environnementaux et sociétaux. Cet outil devra être accompagné de normes de la part des états, et permettre aux investisseurs de financer des entreprises qui s’inscrivent dans une trajectoire durable pour nos sociétés.

En pratique, une diversité d’approches en France et à l’international

L’intégration à la comptabilité, que proposent certains modèles français ou internationaux, sont au stade embryonnaire avec une phase d’essai dans certaines entreprises. Qu’elles soient publiques et privées, en France comme à l’international, de nombreuses initiatives visant à compléter les faiblesses de la comptabilité traditionnelle, ont vu le jour et plusieurs modèles coexistent.

Les méthodologies de comptabilité multi-capitaux proposées en France :

  • L’analyse du cycle de vie organisationnelle pour déterminer son empreinte environnementale et socio-économique. Voir la démarche du groupe français Accor.
  • Modèle de la comptabilité universelle du cabinet de Saint Front proposé au début des années 2010 : réalisée en double en valeurs physiques monétarisées, permet une présentation sous forme de bilans pour chacune des performances (sociétale, environnementale et de gouvernance).
  • Modèle de la liasse sociétale créée par Souâd TAÏBI en 2019 fondé sur une soutenabilité forte : les résultats, venant de calculs d’impacts réalisés par des analyses de cycle de vie, sont présentés sous la forme d’une liasse comprenant un bilan et un compte de résultat, avec plusieurs unités selon les sujets sociaux, environnementaux et économiques traités. Voir la thèse basée sur l’expérimentation au sein de Biocoop.
  • Modèle CARE (Comptabilité Appliquée au Renouvellement de l’Environnement) développé par J. RICHARD et A. RAMBAUD : une valorisation du passif destiné au maintien de ces capitaux est intégrée au bilan de l’entreprise, puis un calcul est réalisé pour déterminer les dépenses réellement émises pour ces maintiens. La différence qui en résulte donne la performance de l’entreprise sur chacun de ces capitaux.
  • De nombreuses initiatives sont en cours pour mieux intégrer ces modèles à la comptabilité telle que celle de la Chaire Performance Multi-capitaux d’Audencia visant à aider les entreprises à se piloter dans le respect des limites planétaires (plafonds à ne pas dépasser) et fondations sociales (planchers à atteindre).

Les méthodologies de comptabilité multi-capitaux proposées à l’international :

  • Modèle de compte de résultat environnemental (Environmental profit & loss) : valoriser monétairement l’empreinte environnementale de l’entreprise selon plusieurs catégories (consommation d’eau, émissions de gaz à effet de serre, utilisation des terres, etc.) et sur plusieurs segments des opérations et de la chaîne de valeur de l’organisation. Exemples : Groupe Kering, Vodafone et Philips.
  • Modèles développés par les cabinets de conseils tels que la méthode True value de KPMG en 2015 appliquée à Safaricom.
  • De nombreuses initiatives sont en cours pour mieux intégrer ces modèles à la comptabilité telles que l’Université d’Harvard (USA) pour élaborer des Impact-weighted accounts, les travaux de la chaire « Economics of Mutuality» à Oxford (au Royaume-Uni), ou bien la Value Balancing Alliance (VBA) pour laquelle plusieurs multinationales travaillent ensemble pour la définition d’un modèle multi-capitaux.

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